{"id":1763,"date":"2026-03-08T17:52:19","date_gmt":"2026-03-08T15:52:19","guid":{"rendered":"https:\/\/le-scriptorium.ch\/?p=1763"},"modified":"2026-03-08T18:27:15","modified_gmt":"2026-03-08T16:27:15","slug":"episode-8-femmes-au-moyen-age-introduction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/le-scriptorium.ch\/index.php\/2026\/03\/08\/episode-8-femmes-au-moyen-age-introduction\/","title":{"rendered":"Episode 8 : Femmes au Moyen \u00e2ge | Introduction"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-buttons is-content-justification-center is-layout-flex wp-container-core-buttons-is-layout-a89b3969 wp-block-buttons-is-layout-flex\" style=\"text-transform:none\">\n<div class=\"wp-block-button\"><a class=\"wp-block-button__link has-text-align-center wp-element-button\" href=\"https:\/\/le-scriptorium.ch\/index.php\/podcast\/\">Ecouter l&rsquo;\u00e9pisode<\/a><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, dimanche 8 mars de l\u2019an de gr\u00e2ce 2026, \u00e0 l\u2019occasion de la Journ\u00e9e internationale des droits des femmes, nous allons parler (vous l\u2019aurez devin\u00e9) des femmes au Moyen \u00e2ge. Et ce n\u2019est que le d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p>Eh oui, ne consacrer qu\u2019un unique \u00e9pisode \u00e0 un genre entier, ce ne serait pas rendre justice \u00e0 la diversit\u00e9 de l\u2019existence et de l\u2019exp\u00e9rience f\u00e9minine au Moyen \u00e2ge. Si les chevaliers et les inquisiteurs ont eu droit \u00e0 leurs propres \u00e9pisodes, et n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 regroup\u00e9 dans un paquet unique intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Les hommes au Moyen \u00e2ge&nbsp;\u00bb, et bien il n\u2019y a pas de raison que les femmes ne b\u00e9n\u00e9ficient pas du m\u00eame traitement. Cet \u00e9pisode sera donc un \u00e9pisode d\u2019introduction, qui sera compl\u00e9t\u00e9 au fur et \u00e0 mesure par d\u2019autres \u00e9pisodes plus cibl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant des si\u00e8cles, on a surtout racont\u00e9 le Moyen \u00c2ge en se concentrant sur les rois, les guerriers, les grands penseurs\u2026 bref, sur les hommes.<a><\/a> Et ce n\u2019est pas parce que les femmes ne faisaient \u00ab rien d\u2019int\u00e9ressant \u00bb&nbsp; (m\u00eame si c\u2019est ce que certains ont parfois laiss\u00e9 entendre\u2026) mais surtout parce que c\u2019\u00e9taient les clercs qui avaient le monopole du savoir et de l\u2019\u00e9criture. C\u2019est donc de leur regard sur la soci\u00e9t\u00e9, l\u2019humanit\u00e9, les hommes et les femmes, que nous avons h\u00e9rit\u00e9. Pas \u00e9tonnant donc que ce qui relevait du quotidien, du domestique, c\u2019est-\u00e0-dire de la sph\u00e8re f\u00e9minine, \u00e9tait jug\u00e9 trop banal pour m\u00e9riter d\u2019\u00eatre consign\u00e9.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut aussi rappeler que l\u2019histoire m\u00e9di\u00e9vale, en tant que discipline, s\u2019est longtemps d\u00e9velopp\u00e9e dans un milieu tr\u00e8s masculin, o\u00f9 l\u2019on s\u2019int\u00e9ressait peu au \u00ab deuxi\u00e8me sexe \u00bb. Il faudra attendre le XXe si\u00e8cle pour que des historiennes, mais aussi des historiens, rendons-leur justice, se mettent \u00e0 explorer cette histoire-l\u00e0, en re-questionnant les sources avec un regard diff\u00e9rent.<a><\/a><a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ces travaux qu\u2019on peut aujourd\u2019hui proposer une histoire des femmes m\u00e9di\u00e9vales qui soit document\u00e9e, nuanc\u00e9e et critique, loin des clich\u00e9s et des anachronismes. C\u2019est ce que je vous propose de faire dans cet \u00e9pisode d\u2019introduction, et dans les \u00e9pisodes qui suivront.<\/p>\n\n\n\n<p>Si on pense au Moyen \u00c2ge tel qu\u2019il est repr\u00e9sent\u00e9 dans les films, les s\u00e9ries ou certains jeux vid\u00e9o, et aux personnages et destins f\u00e9minins qui y sont pr\u00e9sent\u00e9s, un tableau assez sombre se dresse rapidement : violences physiques et sexuelles omnipr\u00e9sentes, mariages forc\u00e9s, femmes r\u00e9duites au r\u00f4le de victimes passives, le tout pr\u00e9sent\u00e9 comme une sorte d\u2019\u00e9vidence historique.<a><\/a><a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce podcast, j\u2019aime souvent vous dire que la r\u00e9alit\u00e9 est de loin pas aussi crasse que les clich\u00e9s ou les repr\u00e9sentations modernes que l\u2019on se fait de la vie au Moyen \u00e2ge. Mais l\u2019id\u00e9e ce n\u2019est pas non plus de vous dire que tout \u00e9tait magnifique quand ce n\u2019\u00e9tait pas le cas et de faire du r\u00e9visionnisme historique. Alors soyons clairs : les violences faites aux femmes existaient, et elles pouvaient \u00eatre massives, structurelles, int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 l\u2019ordre social. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la femme \u00e9tait, par principe, consid\u00e9r\u00e9e comme inf\u00e9rieure \u00e0 l\u2019homme, et \u00e9ternellement mineure aux yeux de la loi, on se doute bien que ce n\u2019\u00e9tait pas la f\u00eate tous les jours. L\u2019id\u00e9e ici c\u2019est de prendre un peu de recul sur nos id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues, et de se demander : qu\u2019est-ce qu\u2019on peut vraiment dire de la vie des femmes au Moyen \u00e2ge, \u00e0 partir des sources, en tenant compte du contexte et en exer\u00e7ant un minimum d\u2019esprit critique ?<a><\/a><a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Dans cet \u00e9pisode, on va donc s\u2019int\u00e9resser non pas \u00e0 telle ou telle femme en particulier, mais \u00e0 la fa\u00e7on dont on pensait \u00ab la femme \u00bb au Moyen \u00c2ge, en opposition \u00e0 \u00ab l\u2019homme \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le contexte m\u00e9di\u00e9val<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Contexte&nbsp;\u00bb, mon mot pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 quand il s\u2019agit de faire de l\u2019histoire. C\u2019est normal d\u2019\u00eatre tent\u00e9 de calquer nos id\u00e9es modernes sur le pass\u00e9 et de tout comparer \u00e0 l\u2019aune de ces conceptions. Mais c\u2019est un raccourci qui conduit \u00e0 des interpr\u00e9tations erron\u00e9es. Et c\u2019est particuli\u00e8rement important pour le sujet qui nous int\u00e9resse.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que justement, aujourd\u2019hui, on a l\u2019habitude de distinguer au moins trois choses : le sexe, c\u2019est-\u00e0-dire les caract\u00e9ristiques physiques et biologiques, le genre, d\u00e9fini comme un mod\u00e8le identitaire de comportement, et la sexualit\u00e9, \u00e0 savoir le d\u00e9sir et les pratiques sexuelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019Occident m\u00e9di\u00e9val, cette distinction n\u2019existe tout simplement pas. Tout est li\u00e9&nbsp;: le sexe biologique d\u00e9termine un comportement social sp\u00e9cifique et le d\u00e9sir univoque pour le sexe oppos\u00e9, un point c\u2019est tout. M\u00eame les autrices m\u00e9di\u00e9vales que l\u2019on a parfois qualifi\u00e9es un peu vite de \u00ab f\u00e9ministes avant l\u2019heure \u00bb, comme Hildegarde de Bingen ou Christine de Pizan, raisonnent toujours \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce cadre. Il est donc essentiel de garder toujours en t\u00eate cette diff\u00e9rence fondamentale.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de se demander ce que l\u2019on disait des femmes, il faut se demander : qui parle, et pourquoi. Comme on l\u2019a dit, pendant une grande partie du Moyen \u00c2ge, le discours sur les femmes a \u00e9t\u00e9 presque enti\u00e8rement monopolis\u00e9 par les clercs. C\u2019\u00e9taient eux qui produisaient les sermons, les trait\u00e9s de morale, les commentaires bibliques, mais aussi des lettres, des recueils d\u2019exempla, des chroniques, bref, la totale. Ils y d\u00e9crivaient l\u2019humanit\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9, l\u2019\u00c9glise\u2026 et, dans ce cadre, la place respective de l\u2019homme et de la femme.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Un peu paradoxal quand on y pense, car on ne peut pas dire qu\u2019ils en fr\u00e9quentaient beaucoup, justement, des femmes. Pourtant, ce sont leurs textes qui nous ont \u00e9t\u00e9 massivement transmis, qui ont \u00e9t\u00e9 recopi\u00e9s, enseign\u00e9s, comment\u00e9s, et qui influencent encore notre image du Moyen \u00e2ge.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>On peut citer par exemple l\u2019abb\u00e9 Geoffroy de Vend\u00f4me qui dans une lettre adress\u00e9e \u00e0 ses moines, dat\u00e9e de 1095, \u00e9crit : \u00ab Malheur \u00e0 ce sexe en qui n\u2019est ni crainte, ni bont\u00e9, ni amiti\u00e9, et qui est plus \u00e0 redouter lorsqu\u2019il est aim\u00e9 que lorsqu\u2019il est ha\u00ef. \u00bb Sympa.<a><\/a><a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Au final, quand on y pense, ce n\u2019est pas si diff\u00e9rent des incels d\u2019aujourd\u2019hui qui font \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose mais sur Reddit et Youtube, et qui s\u2019auto-valident leurs th\u00e9ories et discours haineux sur les femmes entre eux. Il y a peut-\u00eatre une th\u00e8se de sociologie \u00e0 faire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Du moine dans son scriptorium \u00e0 l\u2019incel dans le sous-sol de chez sa m\u00f4man : r\u00e9cit d\u2019une continuit\u00e9 de la misogynie occidentale&nbsp;\u00bb. Mais je m\u2019\u00e9gare.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" data-id=\"1780\" src=\"https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/moine-vs-incel-1024x576.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1780\" srcset=\"https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/moine-vs-incel-1024x576.png 1024w, https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/moine-vs-incel-300x169.png 300w, https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/moine-vs-incel-768x432.png 768w, https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/moine-vs-incel-1536x864.png 1536w, https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/moine-vs-incel.png 1920w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">A gauche\u00a0: Moine copiste dans son scriptorium. BnF, Manuscrits occidentaux, FRANCAIS 20127, fol.2v. \u00a9 BnF. A droite\u00a0: Un jeune homme derri\u00e8re son \u00e9cran d\u2019ordinateur. \u00a9 Getty<\/figcaption><\/figure>\n<\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<p>Heureusement, ce monopole du discours masculin va, tr\u00e8s lentement, se fissurer, notamment \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge, avec des autrices comme Christine de Pizan que j\u2019ai mentionn\u00e9e et qui vont prendre la plume pour d\u00e9fendre les femmes en contestant certains lieux communs misogynes.<a><\/a><a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>La Bible comme fondement de l&rsquo;ordre social<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Revenons maintenant aux fondements intellectuels de la distinction homme\/femme dans la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale. Pour les auteurs chr\u00e9tiens, la hi\u00e9rarchie entre les sexes est inscrite dans l\u2019ordre de la Cr\u00e9ation, telle qu\u2019on la lit dans la Bible, notamment dans la Gen\u00e8se.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>En effet, dans le r\u00e9cit de la Cr\u00e9ation, Dieu cr\u00e9e d\u2019abord Adam. Ce n\u2019est qu\u2019ensuite, en constatant qu\u2019il \u00ab n\u2019est pas bon que l\u2019homme soit seul \u00bb, qu\u2019il fait tomber Adam dans un profond sommeil et forme la femme \u00e0 partir d\u2019une de ses c\u00f4tes, pour qu\u2019il ait une aide qui lui corresponde. Pour les P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise et leurs continuateurs m\u00e9di\u00e9vaux, cet ordre, l\u2019homme d\u2019abord, la femme ensuite, \u00e0 partir de lui et pour lui, est la preuve que la femme est, par nature, seconde et subordonn\u00e9e.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Argument suppl\u00e9mentaire&nbsp;: l\u2019\u00e9pisode de la Chute, puisque c\u2019est Eve qui a c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la tentation du serpent et croqu\u00e9 dans le fruit d\u00e9fendu. Non seulement \u00e7a, mais en plus dans certaines interpr\u00e9tations, c\u2019est elle qui aurait entra\u00een\u00e9 Adam dans sa faute en le poussant \u00e0 mordre la pomme \u00e0 son tour. R\u00e9sultat : elle devient la figure par excellence de la femme faible, \u00e0 la fois facilement s\u00e9duite et s\u00e9ductrice, et responsable de la rupture de l\u2019homme avec Dieu.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>La sentence divine, dans le r\u00e9cit de la Gen\u00e8se, est tr\u00e8s claire : \u00ab Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari, et lui dominera sur toi. \u00bb Puis Dieu s\u2019adresse \u00e0 l\u2019homme : \u00ab \u00c0 la sueur de ton visage tu mangeras ton pain. \u00bb On a compris le projet : la femme enfante, l\u2019homme travaille et gouverne.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale, toutes les femmes sont ainsi consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00ab filles d\u2019Eve \u00bb : faibles, versatiles, port\u00e9es \u00e0 l\u2019exc\u00e8s et \u00e0 la luxure, mais aussi, oh&nbsp;! malheur&nbsp;!, indispensables pour la reproduction de l\u2019esp\u00e8ce et l\u2019organisation familiale.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le tableau que je viens de dresser est franchement peu r\u00e9jouissant, mais il serait faux de croire que tous les auteurs m\u00e9di\u00e9vaux r\u00e9p\u00e9taient exactement la m\u00eame chose, ou qu\u2019il n\u2019existait aucune nuance. Certains, tout en restant dans le cadre th\u00e9ologique traditionnel bien s\u00fbr, essayaient tout de m\u00eame de mod\u00e9rer cette hi\u00e9rarchie ou tout du moins d\u2019insister sur une compl\u00e9mentarit\u00e9 entre les sexes.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>On peut citer par exemple Thomas d\u2019Aquin, au XIIIe si\u00e8cle, qui commente \u00e0 son tour le r\u00e9cit de la cr\u00e9ation d\u2019Eve dans sa <em>Somme Th\u00e9ologique<\/em>. Il \u00e9crit \u00ab&nbsp;(\u2026) la femme ne devait pas dominer sur l\u2019homme et c\u2019est pourquoi elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9e de la t\u00eate. Ni ne devait-elle \u00eatre m\u00e9pris\u00e9e par l\u2019homme, et c\u2019est pourquoi elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9e des pieds.&nbsp;\u00bb Le fait qu\u2019elle soit tir\u00e9e de la c\u00f4te d\u2019Adam signifie qu\u2019elle est appel\u00e9e \u00e0 \u00eatre une compagne, une associ\u00e9e.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Attention de nouveau, on ne parle \u00e9videmment pas ici d\u2019\u00e9galit\u00e9 au sens moderne, mais d\u2019une forme de compl\u00e9mentarit\u00e9 hi\u00e9rarchis\u00e9e toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces voix restent minoritaires, mais elles montrent que m\u00eame au Moyen \u00c2ge, on d\u00e9bat, on discute, on n\u2019est pas face \u00e0 un bloc homog\u00e8ne de misogynie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La femme : un corps et un caract\u00e8re en regard de l&rsquo;homme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Passons maintenant \u00e0 un sujet un peu plus terre \u00e0 terre : le corps. Dans le christianisme m\u00e9di\u00e9val, le corps est, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, per\u00e7u comme la partie mortelle et honteuse de l\u2019\u00eatre humain, en opposition \u00e0 l\u2019\u00e2me, immortelle et tourn\u00e9e vers Dieu.<a><\/a> Vous voyez probablement d\u00e9j\u00e0 o\u00f9 je veux en venir. Puisque l\u2019homme a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 \u00ab \u00e0 l\u2019image de Dieu \u00bb, tandis que la femme a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9e du corps d\u2019Adam, s\u2019op\u00e8re alors une sorte de transfert symbolique : l\u2019homme est associ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2me, \u00e0 la raison, \u00e0 ce qu\u2019il y a de plus noble, et la femme au corps, aux passions, \u00e0 la sexualit\u00e9, donc au risque de p\u00e9ch\u00e9.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Ajoutons \u00e0 cela l\u2019h\u00e9ritage de la m\u00e9decine antique, notamment d\u2019Hippocrate et Galien, qui est rest\u00e9 la r\u00e9f\u00e9rence m\u00e9dicale jusqu\u2019\u00e0 la fin du Moyen \u00e2ge. Selon ces auteurs, le corps humain \u00e9tait r\u00e9gi par la fameuse th\u00e9orie des humeurs : quatre liquides (le sang, la bile jaune, la bile noire, le phlegme) associ\u00e9s chacun \u00e0 une qualit\u00e9 (chaud, froid, sec, humide). On est en bonne sant\u00e9 quand ces humeurs sont \u00e9quilibr\u00e9es, et malade quand elles ne le sont pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce syst\u00e8me, l\u2019homme est du c\u00f4t\u00e9 du chaud et du sec. C\u2019est pourquoi il est fort et stable, mais aussi intelligent, puisque la chaleur est associ\u00e9e \u00e0 la vivacit\u00e9 de l\u2019esprit. La femme, au contraire, est du c\u00f4t\u00e9 du froid et de l\u2019humide : elle est donc vue comme plus molle, plus fragile, physiquement et aussi moralement.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Cette diff\u00e9rence de \u00ab temp\u00e9rature \u00bb est au c\u0153ur de la distinction entre les corps masculin et f\u00e9minin. Par exemple, les menstruations sont interpr\u00e9t\u00e9es comme un signe du manque de chaleur du corps f\u00e9minin : puisqu\u2019elle n\u2019a pas assez de chaleur pour transformer enti\u00e8rement son sang en semence, ce surplus doit \u00eatre \u00e9vacu\u00e9 chaque mois. Alors que l\u2019homme, lui, avec sa chaleur abondante, transforme son sang en semence f\u00e9conde.<a><\/a><a><\/a> Ah tiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9f\u00e9rent \u00e9tant l\u2019homme, le corps masculin, le corps f\u00e9minin sera interpr\u00e9t\u00e9 non pas en tant que tel mais en prenant pour point de d\u00e9part le corps masculin. Ainsi, le corps f\u00e9minin \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme une version invers\u00e9e et imparfaite du corps masculin. Notamment, ses organes g\u00e9nitaux seraient rest\u00e9s retourn\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, faute de chaleur suffisante pour se d\u00e9velopper vers l\u2019ext\u00e9rieur. Mesdames, navr\u00e9e de vous l\u2019apprendre, mais nous sommes, apparemment, des hommes rat\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, dans une logique o\u00f9 tout se correspond, la constitution du corps rejaillit sur le caract\u00e8re. Si la femme est froide et humide, si son corps est plus \u00ab mou \u00bb et instable, alors son \u00e2me et son temp\u00e9rament le seront aussi.<a><\/a><a><\/a> On trouve ainsi toute une s\u00e9rie de lieux communs sur le caract\u00e8re f\u00e9minin : elles sont versatiles et changeantes, bavardes, geignardes, et surtout elles seraient plus enclines \u00e0 la luxure, parce que leur corps \u00ab humide \u00bb serait plus sensible aux passions et aux d\u00e9sirs.<a><\/a><a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e8me de la femme adult\u00e8re, rus\u00e9e et manipulatrice, revient d\u2019ailleurs r\u00e9guli\u00e8rement dans les fabliaux, ces petits r\u00e9cits critiques et souvent graveleux des XIIe et XIIIe si\u00e8cles. Dans les sermons et les trait\u00e9s de morale, la femme \u00e9tait \u00e9galement souvent pr\u00e9sent\u00e9e comme une tentation incarn\u00e9e, et le plus grand danger pour la chastet\u00e9 des clercs<a><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019agitation, la curiosit\u00e9, l\u2019humeur changeante attribu\u00e9es aux femmes sont directement reli\u00e9es \u00e0 la figure d\u2019\u00c8ve, puisque c\u2019est sa curiosit\u00e9 naturelle qui l\u2019a pouss\u00e9e \u00e0 go\u00fbter le fruit d\u00e9fendu, et c\u2019est sa faiblesse qui l\u2019a rendue vuln\u00e9rable au serpent. Pour beaucoup de moralistes, il faut donc encadrer tr\u00e8s strictement les femmes, contr\u00f4ler leurs d\u00e9placements, leurs fr\u00e9quentations, leurs paroles, leurs v\u00eatements, afin de limiter ce potentiel de chaos.<a><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>On a beaucoup parl\u00e9 de th\u00e9orie, de discours et de th\u00e9ologie, mais derri\u00e8re ces repr\u00e9sentations, il y a des r\u00e9alit\u00e9s tr\u00e8s concr\u00e8tes, \u00e0 savoir des rapports de pouvoir, des contraintes juridiques, et, oui, des violences, notamment conjugales et sexuelles. Les sources juridiques et judiciaires tendent \u00e0 montrer que la femme est en g\u00e9n\u00e9ral plac\u00e9e sous l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un homme, souvent soit le p\u00e8re soit le mari, qui a sur elle des droits \u00e9tendus, incluant parfois effectivement le droit d\u2019avoir recours \u00e0 la violence physique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela ne veut pas dire que tout \u00e9tait permis sans aucune limite, ni que les femmes n\u2019avaient aucun recours, mais leur marge de man\u0153uvre \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9troite, et comme aujourd\u2019hui d\u2019ailleurs, il y avait un \u00e9cart entre la th\u00e9orie et la pratique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et comme aujourd\u2019hui \u00e9galement, et malheureusement, les sources ne montrent que la pointe de l\u2019iceberg, la majorit\u00e9 des femmes victimes pr\u00e9f\u00e9rant ne rien dire. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour la suite&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans cet \u00e9pisode, on a surtout pos\u00e9 le d\u00e9cor, et je vous l\u2019accorde, c\u2019est pas joli joli. La prochaine \u00e9tape, ce sera de quitter un peu les textes savants pour aller voir ce que l\u2019on peut dire des vies concr\u00e8tes des femmes m\u00e9di\u00e9vales, selon leur rang social et leur \u00e9tat (mari\u00e9e, veuve ou religieuse).<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant, gardons en t\u00eate cette id\u00e9e : non, le Moyen \u00e2ge n\u2019\u00e9tait pas un simple bloc de t\u00e9n\u00e8bres uniformes. Entre les propos (qui n\u2019engagent que lui) de Geoffroy de Vend\u00f4me et la \u00ab Cit\u00e9 des dames \u00bb de Christine de Pizan, il y a beaucoup \u00e0 d\u00e9couvrir. C\u2019est tout cela que nous explorerons ensemble dans les futurs \u00e9pisodes de cette s\u00e9rie th\u00e9matique du \u00ab&nbsp;(pas si) Moyen \u00e2ge&nbsp;\u00bb, consacr\u00e9e aux femmes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-text-color has-black-color has-alpha-channel-opacity has-black-background-color has-background is-style-dots\"\/>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-text-color has-black-color has-alpha-channel-opacity has-black-background-color has-background is-style-dots\"\/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-media-text has-media-on-the-right is-stacked-on-mobile\" style=\"grid-template-columns:auto 23%\"><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p><\/p>\n<\/div><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><img decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"617\" src=\"https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/paraphe-1024x617.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1317 size-full\" srcset=\"https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/paraphe-1024x617.png 1024w, https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/paraphe-300x181.png 300w, https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/paraphe-768x463.png 768w, https:\/\/le-scriptorium.ch\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/paraphe.png 1386w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Pour en savoir plus&#8230;<\/h4>\n\n\n\n<p>Didier Lett, <em>Hommes et femmes au Moyen \u00e2ge. Histoire du genre XIIe-XVe si\u00e8cle<\/em>, Armand Colin (2013).<\/p>\n\n\n\n<p>Christiane Klapisch-Zuber (sous la dir.), <em>Histoire des femmes en Occident. T.2. Le Moyen \u00e2ge<\/em>, Perrin (2002).<\/p>\n\n\n\n<p>Sophie Cassagnes-Brouquet, <em>La vie des femmes au Moyen \u00e2ge<\/em>, Editions Ouest-France (2010).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui, dimanche 8 mars de l\u2019an de gr\u00e2ce 2026, \u00e0 l\u2019occasion de la Journ\u00e9e internationale des droits des femmes, nous allons parler (vous l\u2019aurez devin\u00e9) des femmes au Moyen \u00e2ge. Et ce n\u2019est que le d\u00e9but. 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