Episode 8 : Femmes au Moyen âge | Introduction

Aujourd’hui, dimanche 8 mars de l’an de grâce 2026, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous allons parler (vous l’aurez deviné) des femmes au Moyen âge. Et ce n’est que le début.

Eh oui, ne consacrer qu’un unique épisode à un genre entier, ce ne serait pas rendre justice à la diversité de l’existence et de l’expérience féminine au Moyen âge. Si les chevaliers et les inquisiteurs ont eu droit à leurs propres épisodes, et n’ont pas été regroupé dans un paquet unique intitulé « Les hommes au Moyen âge », et bien il n’y a pas de raison que les femmes ne bénéficient pas du même traitement. Cet épisode sera donc un épisode d’introduction, qui sera complété au fur et à mesure par d’autres épisodes plus ciblés.

Pendant des siècles, on a surtout raconté le Moyen Âge en se concentrant sur les rois, les guerriers, les grands penseurs… bref, sur les hommes. Et ce n’est pas parce que les femmes ne faisaient « rien d’intéressant »  (même si c’est ce que certains ont parfois laissé entendre…) mais surtout parce que c’étaient les clercs qui avaient le monopole du savoir et de l’écriture. C’est donc de leur regard sur la société, l’humanité, les hommes et les femmes, que nous avons hérité. Pas étonnant donc que ce qui relevait du quotidien, du domestique, c’est-à-dire de la sphère féminine, était jugé trop banal pour mériter d’être consigné.

Il faut aussi rappeler que l’histoire médiévale, en tant que discipline, s’est longtemps développée dans un milieu très masculin, où l’on s’intéressait peu au « deuxième sexe ». Il faudra attendre le XXe siècle pour que des historiennes, mais aussi des historiens, rendons-leur justice, se mettent à explorer cette histoire-là, en re-questionnant les sources avec un regard différent.

C’est grâce à ces travaux qu’on peut aujourd’hui proposer une histoire des femmes médiévales qui soit documentée, nuancée et critique, loin des clichés et des anachronismes. C’est ce que je vous propose de faire dans cet épisode d’introduction, et dans les épisodes qui suivront.

Si on pense au Moyen Âge tel qu’il est représenté dans les films, les séries ou certains jeux vidéo, et aux personnages et destins féminins qui y sont présentés, un tableau assez sombre se dresse rapidement : violences physiques et sexuelles omniprésentes, mariages forcés, femmes réduites au rôle de victimes passives, le tout présenté comme une sorte d’évidence historique.

Dans ce podcast, j’aime souvent vous dire que la réalité est de loin pas aussi crasse que les clichés ou les représentations modernes que l’on se fait de la vie au Moyen âge. Mais l’idée ce n’est pas non plus de vous dire que tout était magnifique quand ce n’était pas le cas et de faire du révisionnisme historique. Alors soyons clairs : les violences faites aux femmes existaient, et elles pouvaient être massives, structurelles, intégrées à l’ordre social. Dans une société où la femme était, par principe, considérée comme inférieure à l’homme, et éternellement mineure aux yeux de la loi, on se doute bien que ce n’était pas la fête tous les jours. L’idée ici c’est de prendre un peu de recul sur nos idées préconçues, et de se demander : qu’est-ce qu’on peut vraiment dire de la vie des femmes au Moyen âge, à partir des sources, en tenant compte du contexte et en exerçant un minimum d’esprit critique ?

Dans cet épisode, on va donc s’intéresser non pas à telle ou telle femme en particulier, mais à la façon dont on pensait « la femme » au Moyen Âge, en opposition à « l’homme ».

Le contexte médiéval

« Contexte », mon mot préféré quand il s’agit de faire de l’histoire. C’est normal d’être tenté de calquer nos idées modernes sur le passé et de tout comparer à l’aune de ces conceptions. Mais c’est un raccourci qui conduit à des interprétations erronées. Et c’est particulièrement important pour le sujet qui nous intéresse.

Parce que justement, aujourd’hui, on a l’habitude de distinguer au moins trois choses : le sexe, c’est-à-dire les caractéristiques physiques et biologiques, le genre, défini comme un modèle identitaire de comportement, et la sexualité, à savoir le désir et les pratiques sexuelles.

Dans l’Occident médiéval, cette distinction n’existe tout simplement pas. Tout est lié : le sexe biologique détermine un comportement social spécifique et le désir univoque pour le sexe opposé, un point c’est tout. Même les autrices médiévales que l’on a parfois qualifiées un peu vite de « féministes avant l’heure », comme Hildegarde de Bingen ou Christine de Pizan, raisonnent toujours à l’intérieur de ce cadre. Il est donc essentiel de garder toujours en tête cette différence fondamentale.

Avant de se demander ce que l’on disait des femmes, il faut se demander : qui parle, et pourquoi. Comme on l’a dit, pendant une grande partie du Moyen Âge, le discours sur les femmes a été presque entièrement monopolisé par les clercs. C’étaient eux qui produisaient les sermons, les traités de morale, les commentaires bibliques, mais aussi des lettres, des recueils d’exempla, des chroniques, bref, la totale. Ils y décrivaient l’humanité, la société, l’Église… et, dans ce cadre, la place respective de l’homme et de la femme.

Un peu paradoxal quand on y pense, car on ne peut pas dire qu’ils en fréquentaient beaucoup, justement, des femmes. Pourtant, ce sont leurs textes qui nous ont été massivement transmis, qui ont été recopiés, enseignés, commentés, et qui influencent encore notre image du Moyen âge.

On peut citer par exemple l’abbé Geoffroy de Vendôme qui dans une lettre adressée à ses moines, datée de 1095, écrit : « Malheur à ce sexe en qui n’est ni crainte, ni bonté, ni amitié, et qui est plus à redouter lorsqu’il est aimé que lorsqu’il est haï. » Sympa.

Au final, quand on y pense, ce n’est pas si différent des incels d’aujourd’hui qui font à peu près la même chose mais sur Reddit et Youtube, et qui s’auto-valident leurs théories et discours haineux sur les femmes entre eux. Il y a peut-être une thèse de sociologie à faire : « Du moine dans son scriptorium à l’incel dans le sous-sol de chez sa môman : récit d’une continuité de la misogynie occidentale ». Mais je m’égare.

Heureusement, ce monopole du discours masculin va, très lentement, se fissurer, notamment à la fin du Moyen Âge, avec des autrices comme Christine de Pizan que j’ai mentionnée et qui vont prendre la plume pour défendre les femmes en contestant certains lieux communs misogynes.

La Bible comme fondement de l’ordre social

Revenons maintenant aux fondements intellectuels de la distinction homme/femme dans la pensée médiévale. Pour les auteurs chrétiens, la hiérarchie entre les sexes est inscrite dans l’ordre de la Création, telle qu’on la lit dans la Bible, notamment dans la Genèse.

En effet, dans le récit de la Création, Dieu crée d’abord Adam. Ce n’est qu’ensuite, en constatant qu’il « n’est pas bon que l’homme soit seul », qu’il fait tomber Adam dans un profond sommeil et forme la femme à partir d’une de ses côtes, pour qu’il ait une aide qui lui corresponde. Pour les Pères de l’Église et leurs continuateurs médiévaux, cet ordre, l’homme d’abord, la femme ensuite, à partir de lui et pour lui, est la preuve que la femme est, par nature, seconde et subordonnée.

Argument supplémentaire : l’épisode de la Chute, puisque c’est Eve qui a cédé à la tentation du serpent et croqué dans le fruit défendu. Non seulement ça, mais en plus dans certaines interprétations, c’est elle qui aurait entraîné Adam dans sa faute en le poussant à mordre la pomme à son tour. Résultat : elle devient la figure par excellence de la femme faible, à la fois facilement séduite et séductrice, et responsable de la rupture de l’homme avec Dieu.

La sentence divine, dans le récit de la Genèse, est très claire : « Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari, et lui dominera sur toi. » Puis Dieu s’adresse à l’homme : « À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain. » On a compris le projet : la femme enfante, l’homme travaille et gouverne.

Dans la société médiévale, toutes les femmes sont ainsi considérées comme des « filles d’Eve » : faibles, versatiles, portées à l’excès et à la luxure, mais aussi, oh ! malheur !, indispensables pour la reproduction de l’espèce et l’organisation familiale.

Le tableau que je viens de dresser est franchement peu réjouissant, mais il serait faux de croire que tous les auteurs médiévaux répétaient exactement la même chose, ou qu’il n’existait aucune nuance. Certains, tout en restant dans le cadre théologique traditionnel bien sûr, essayaient tout de même de modérer cette hiérarchie ou tout du moins d’insister sur une complémentarité entre les sexes.

On peut citer par exemple Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, qui commente à son tour le récit de la création d’Eve dans sa Somme Théologique. Il écrit « (…) la femme ne devait pas dominer sur l’homme et c’est pourquoi elle n’a pas été formée de la tête. Ni ne devait-elle être méprisée par l’homme, et c’est pourquoi elle n’a pas été formée des pieds. » Le fait qu’elle soit tirée de la côte d’Adam signifie qu’elle est appelée à être une compagne, une associée.

Attention de nouveau, on ne parle évidemment pas ici d’égalité au sens moderne, mais d’une forme de complémentarité hiérarchisée toujours.

Ces voix restent minoritaires, mais elles montrent que même au Moyen Âge, on débat, on discute, on n’est pas face à un bloc homogène de misogynie.

La femme : un corps et un caractère en regard de l’homme

Passons maintenant à un sujet un peu plus terre à terre : le corps. Dans le christianisme médiéval, le corps est, de manière générale, perçu comme la partie mortelle et honteuse de l’être humain, en opposition à l’âme, immortelle et tournée vers Dieu. Vous voyez probablement déjà où je veux en venir. Puisque l’homme a été créé « à l’image de Dieu », tandis que la femme a été tirée du corps d’Adam, s’opère alors une sorte de transfert symbolique : l’homme est associé à l’âme, à la raison, à ce qu’il y a de plus noble, et la femme au corps, aux passions, à la sexualité, donc au risque de péché.

Ajoutons à cela l’héritage de la médecine antique, notamment d’Hippocrate et Galien, qui est resté la référence médicale jusqu’à la fin du Moyen âge. Selon ces auteurs, le corps humain était régi par la fameuse théorie des humeurs : quatre liquides (le sang, la bile jaune, la bile noire, le phlegme) associés chacun à une qualité (chaud, froid, sec, humide). On est en bonne santé quand ces humeurs sont équilibrées, et malade quand elles ne le sont pas.

Dans ce système, l’homme est du côté du chaud et du sec. C’est pourquoi il est fort et stable, mais aussi intelligent, puisque la chaleur est associée à la vivacité de l’esprit. La femme, au contraire, est du côté du froid et de l’humide : elle est donc vue comme plus molle, plus fragile, physiquement et aussi moralement.

Cette différence de « température » est au cœur de la distinction entre les corps masculin et féminin. Par exemple, les menstruations sont interprétées comme un signe du manque de chaleur du corps féminin : puisqu’elle n’a pas assez de chaleur pour transformer entièrement son sang en semence, ce surplus doit être évacué chaque mois. Alors que l’homme, lui, avec sa chaleur abondante, transforme son sang en semence féconde. Ah tiens.

Le référent étant l’homme, le corps masculin, le corps féminin sera interprété non pas en tant que tel mais en prenant pour point de départ le corps masculin. Ainsi, le corps féminin était considéré comme une version inversée et imparfaite du corps masculin. Notamment, ses organes génitaux seraient restés retournés à l’intérieur, faute de chaleur suffisante pour se développer vers l’extérieur. Mesdames, navrée de vous l’apprendre, mais nous sommes, apparemment, des hommes ratés.

Enfin, dans une logique où tout se correspond, la constitution du corps rejaillit sur le caractère. Si la femme est froide et humide, si son corps est plus « mou » et instable, alors son âme et son tempérament le seront aussi. On trouve ainsi toute une série de lieux communs sur le caractère féminin : elles sont versatiles et changeantes, bavardes, geignardes, et surtout elles seraient plus enclines à la luxure, parce que leur corps « humide » serait plus sensible aux passions et aux désirs.

Le thème de la femme adultère, rusée et manipulatrice, revient d’ailleurs régulièrement dans les fabliaux, ces petits récits critiques et souvent graveleux des XIIe et XIIIe siècles. Dans les sermons et les traités de morale, la femme était également souvent présentée comme une tentation incarnée, et le plus grand danger pour la chasteté des clercs.

L’agitation, la curiosité, l’humeur changeante attribuées aux femmes sont directement reliées à la figure d’Ève, puisque c’est sa curiosité naturelle qui l’a poussée à goûter le fruit défendu, et c’est sa faiblesse qui l’a rendue vulnérable au serpent. Pour beaucoup de moralistes, il faut donc encadrer très strictement les femmes, contrôler leurs déplacements, leurs fréquentations, leurs paroles, leurs vêtements, afin de limiter ce potentiel de chaos.

On a beaucoup parlé de théorie, de discours et de théologie, mais derrière ces représentations, il y a des réalités très concrètes, à savoir des rapports de pouvoir, des contraintes juridiques, et, oui, des violences, notamment conjugales et sexuelles. Les sources juridiques et judiciaires tendent à montrer que la femme est en général placée sous l’autorité d’un homme, souvent soit le père soit le mari, qui a sur elle des droits étendus, incluant parfois effectivement le droit d’avoir recours à la violence physique.

Cela ne veut pas dire que tout était permis sans aucune limite, ni que les femmes n’avaient aucun recours, mais leur marge de manœuvre était très étroite, et comme aujourd’hui d’ailleurs, il y avait un écart entre la théorie et la pratique.

Et comme aujourd’hui également, et malheureusement, les sources ne montrent que la pointe de l’iceberg, la majorité des femmes victimes préférant ne rien dire.  

Pour la suite…

Dans cet épisode, on a surtout posé le décor, et je vous l’accorde, c’est pas joli joli. La prochaine étape, ce sera de quitter un peu les textes savants pour aller voir ce que l’on peut dire des vies concrètes des femmes médiévales, selon leur rang social et leur état (mariée, veuve ou religieuse).

En attendant, gardons en tête cette idée : non, le Moyen âge n’était pas un simple bloc de ténèbres uniformes. Entre les propos (qui n’engagent que lui) de Geoffroy de Vendôme et la « Cité des dames » de Christine de Pizan, il y a beaucoup à découvrir. C’est tout cela que nous explorerons ensemble dans les futurs épisodes de cette série thématique du « (pas si) Moyen âge », consacrée aux femmes.



Pour en savoir plus…

Didier Lett, Hommes et femmes au Moyen âge. Histoire du genre XIIe-XVe siècle, Armand Colin (2013).

Christiane Klapisch-Zuber (sous la dir.), Histoire des femmes en Occident. T.2. Le Moyen âge, Perrin (2002).

Sophie Cassagnes-Brouquet, La vie des femmes au Moyen âge, Editions Ouest-France (2010).